Il ne reste donc plus aucune "preuve" à l'appui du cuissage.
Il est cependant difficile de remonter le cours d'une rumeur. Les origines s'en laissent d'autant moins circonscrire qu'elles ne viennent pas toutes du même milieu et qu'elles répondent à des motifs différents.
Ici, tout semble être parti d'une confusion avec une simple taxe payée dans certaines conditions au seigneur par les paysans, lors du mariage de leur progéniture.
Quatre types de dépendances personnelles existaient dans l'ancienne France :
la taille servile, impôt régulier sur les ressources des dépendants, dont le montant était à discrétion du seigneur.
la mainmorte, qui interdisait de léguer librement et limitait la transmission aux héritiers directs, avec tout une série de conditions restrictives qui permettaient en de nombreux cas au seigneur d'hériter de son "homme de corps".
le droit de suite, qui autorisaient le seigneur de poursuivre celui-ci, s'il était en fuite.
le formariage, enfin, qui interdisait le mariage en-dehors de la seigneurie, interdiction levée selon la bonne volonté du seigneur, moyennant une compensation pécuniaire.
Cette dernière taxe fut parfois appelée "cullage", de cullagium, "collecte". L'homonymie frappante avec une certaine partie de l'anatomie (!) permit sans doute des dérapages. L'usage de la taxe se perdit dès la Renaissance, mais son nom resta imprégné dans la mémoire collective. C'est ce qui entraîna certainement les contresens et les déformations propres à l'oralité, que quelques esprits malveillants ou peu scrupuleux se firent une gloire de propager, en jouant sur l'attrait bien connu du pittoresque grivois.
Droits de "ravage" et de "prélassement"
C'est surtout au XVIIIe siècle que l'idée de ce pseudo-droit se répandit dans le peuple et les salons, grâce au talent de libres-penseurs comme Boucher d'Argis -l'inventeur du "droit de cuissage"-, Voltaire -qu'on a déjà vu mieux inspiré- ou encore Beaumarchais. Sur fond d'exotisme féodal (on prétendait que ce "droit" était avéré dans de lointaines contrées, chez des primitifs que l'on comparait aux féodaux...) et de fantasmes liées à la construction imaginaire de la "servante délurée" (les dépucelages des jeunes hommes de bonne famille semblent être de plus en plus leur fait, vers cette époque), le thème se développa dans les meilleures conditions pour qu'il fût cru.
Il atteignit son apogée lors de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, sous la plume de Béranger et de Paul-Louis Courier, qui confondirent allégrement propagande et vérité historique. Le retour de la royauté leur faisait craindre le retour de droits ignobles que la Révolution était censée avoir effacés.
Le pseudo-cuissage ne fut pas le seul à naître de l'ignorance populaire et des excès des primitifs. De multiples auteurs ont divagué à qui mieux-mieux sur le "droit de ravage" (le seigneur aurait pu, pour son seul plaisir ou en signe de mécontentement, lancer sa meute et ses chevaux dans les champs du pauvre serf, afin d'anéantir sa récolte!), déliré sur un tout aussi fabuleux "droit de prélassement" (pour se divertir et se reposer d'une journée de chasse, les seigneurs auraient eu le droit de faire éventrer leurs serfs pour s'y réchauffer les pieds!), fantasmé sur le "droit" du seigneur à faire "battre les marais" par ses "hommes de corps", afin de faire cesser les coassements des grenouilles (sans se demander ce qui aurait fait le plus de bruit des deux!). Ces inepties n'avaient absolument aucune consistance.
La violation d'un principe sacré
Cela dit, pourquoi crut-on si fort à ce prétendu droit dès le bas Moyen Age? Les pamphlets révolutionnaires n'y avaient pas cours et le formariage était suffisamment connu pour qu'on ne le confondît pas avec un impôt "physique" sur la jeune mariée.
Alain Boureau émet une hypothèse qui mérite que l'on s'y attarde. Pour qu'une telle croyance s'ancrât dans les mentalités, pense-t-il, il fallait que celles-ci y soient prédisposées (c'est une règle jamais mise en défaut). Il rappelle que l'instauration du sacrement du mariage naît au XIIe siècle et qu'elle s'accompagne d'un principe corollaire développé par l'Eglise, celui du droit égal pour tous à la liberté "d'une vie matrimoniale sans entraves". Or ce principe, devenu sacré, était violé en pratique par les taxes liées à la dépendance personnelle. Dans le cas du mariage, lieu privilégié de l'intimité, l'opposition entre les principes déclamés par l'autorité ecclésiastique et la réalité des impôts féodaux créait un malaise profond dans la population. L'apparition, vers cette époque, du caricatural "droit de cuissage" (qui ne s'appelait pas encore ainsi), qui poussait la contradiction dans ses derniers retranchements, s'expliquerait alors comme un effet d'une réaction populaire et ecclésiastique contre les abus des seigneurs. C'est assez vraisemblable, en effet.
Boureau conclut fort pertinemment : "Le droit de cuissage, donc, n'a jamais existé dans la France médiévale. Aucun des arguments, aucun des faits insinués, allégués ou brandis, ne résiste à l'analyse; à chaque fois que l'enquête a pu cerner le contexte précis d'un cas qui ne relevât pas de la falsification ou du contre-sens, elle a repéré un pur effet de discours, ressortissant à l'insinuation tactique, à la dénonciation stratégique ou la hâblerie d'intimidation, sans que ces énonciations unilatérales soient jamais intimées, ni ne produisent la moindre interaction de droit ou de fait. "
Ite missa est.
Par Paul-Eric Blanrue .